Ile Longue 1914-1919
Ile Longue 1914-1919, le camp de prisonniers

Dieser Internet-Auftritt verfolgt das Ziel, möglichst viele Informationen über das Internierungslager auf der Ile Longue zusammenzustellen, damit Historiker und Nachkommen der Internierten sich ein Bild von den Realitäten dieses bisher wenig bekannten Lagers machen können - nicht zuletzt auch, um die bedeutenden kulturellen Leistungen der Lagerinsassen zu würdigen.

Le but de ce site est de prendre contact avec les familles des prisonniers allemands, autrichiens, hongrois, ottomans, alsaciens-lorrains... qui ont été internés, pendant la Première Guerre mondiale, dans le camp de l’Ile Longue (Finistère).

Le récit de la capture du « Nieuw Amsterdam » par Edward Eyre Hunt
Article mis en ligne le 12 mai 2013

par Monique
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Edward Eyre Hunt, « délégué américain pour le Comité de Secours en Belgique en charge de la province d’Anvers » était passager du « Nieuw Amsterdam » qui a quitté New York le 25 août 1914 pour Rotterdam. En 1916, il publie « War bread - A personal narrative of the war and relief in Belgium » que le New York Times (24/12/1916) présente comme étant « un des livres les plus importants sur la guerre ». Le premier chapitre a pour titre : « A voyage in wartime ». Il raconte cette traversée mouvementée, la capture du navire par « La Savoie » et le sort réservé aux passagers allemands et austro-hongrois qui deviendront, pour la plupart, les premiers prisonniers du camp de l’Île longue. Nous avons traduit ci-dessous le récit des événements, depuis le départ de New York du « Nieuw Amsterdam », jusqu’à sa capture.

UN VOYAGE EN TEMPS DE GUERRE
1 – Le départ pour la guerre

Le « Nieuw Amsterdam », paquebot de la Holland-America Line, attendait, fumant, amarré à son quai de Hoboken. C’était la nuit du 24 au 25 août, au premier mois de la guerre ; il était minuit. L’air était lourd, comme de l’huile chaude ; sur le quai, la lumière électrique aveuglante des lampadaires enflammait l’obscurité et la cheminée du navire crachait de la fumée dans le ciel sans étoiles au-dessus.
Les passerelles rejetaient des stewards, puis les avalaient rapidement, car nous allions appareiller dans moins d’une heure. Mes valises étaient bourrées de cartons de soupes condensées, d’œufs en poudre, d’Erbsenwurst (saucisses aux petits pois), car les rapports sur les conditions alimentaires en Europe étaient déjà alarmants. Je portais autour de la taille une bourse terriblement lourde et gênante, remplie de pièces d’or britanniques et américaines, car les journaux disaient qu’on ne pouvait pas compter sur le change à l’étranger. Mes poches étaient pleines de lettres importantes, de passeports et d’une police d’assurance-vie conséquente. Les circonstances n’étaient pas propices aux voyages. Pourtant, le navire était plein. On voyait partout des visages inconnus. Des hommes de dix-neuf à quarante ans, aux traits lourds et à la voix bourrue, avec de grosses chaînes de montres attachées en travers de leur gilet et de petites sacoches cylindriques à la main, s’engouffrèrent dans le navire et adressèrent de bruyants adieux à la foule de leurs amis alignés le long du quai.
« Qui sont-ils, steward ? » demandai-je.
« Des réservistes allemands, monsieur. »
« Mais je pensais que le bateau serait vide. »
« Il y en a près d’un millier, monsieur. »
Dans l’entrepont, une vingtaine ou une trentaine d’hommes désœuvrés se promenaient d’un bout à l’autre et, avec entrain et sans respecter la mélodie, fredonnaient « La Garde au Rhin », « Hail, Kaiser, to Thee » et une chanson de la dernière comédie musicale de Broadway. La nuit devenait de plus en plus électrique et, une demi-heure avant l’heure du départ, l’excitation, telle une corde trop tendue, se brisa net. Un passager de l’entrepont, le crâne rasé comme celui d’un forçat, le visage rouge feu, sans chemise et sans chapeau, se mit à chanter en zigzaguant sur le pont. D’autres le suivirent en titubant, et à la fin de la chanson, ils se penchèrent en même temps, bras dessus bras dessous, et il les entraîna dans trois « vivats » pour le Kaiser. Sur le quai, dans la lumière éblouissante des lampadaires, la foule des amis agitait des mouchoirs et applaudissait bruyamment.
Soudain, il y eut de l’effervescence à côté de moi. Sur le pont promenade, un énorme réserviste, les joues balafrées par des cicatrices, souvenirs de coups d’estoc reçus pendant sa jeunesse étudiante en Allemagne, se mit à hurler un « hurrrrrrrrrrrrah » tonitruant. Aussitôt, comme si un ordre militaire avait été donné et qu’une armée obéissait, les groupes d’hommes se disposèrent en trois rangées sur les ponts, tournés vers le quai, et entonnèrent « La Garde au Rhin ». Le chant grondait et enflait, en même temps qu’ils piétinaient le sol, et il se fracassait en une série d’explosions régulières sur les hautes murailles du quai. Si les canons de Krupp pouvaient chanter, ils chanteraient ainsi. La musique contenait plus de menaces que toutes celles que j’avais entendues auparavant. Elle n’exprimait pas une aspiration profonde et universelle de l’homme, comme celle que l’on ressent en écoutant « La Marseillaise ». Elle semblait venir du fond des âges, telle la marche inexorable des immenses hordes teutonnes.
Ils chantaient « Deutschland über alles ». Les voix frappaient mes oreilles en rafales, comme le choc d’une bataille. Les chanteurs, je l’appris par la suite, étaient venus d’Alaska, du Canada, des Etats-Unis, du Mexique, du Brésil, du Saskatchewan, mais ils chantaient comme s’ils avaient été entraînés à chanter ensemble depuis l’enfance. Puis vinrent les « Salut à Toi, Kaiser », puis l’hymne national autrichien, puis le vieux chant populaire souabe « Muss i denn, muss i denn zum Stadtele hinauss », le chant d’adieu que, depuis des siècles, les soldats allemands chantent à leur fiancée quand ils partent pour la guerre. Et il y en avait des fiancées, là, tout près. Elles étaient massées le long du quai, agitant leurs mouchoirs et applaudissant chaque fois que le chant marquait une pause. Il y avait des mères, des épouses, des frères, des sœurs, des amis, tous là sur le quai, à trois ou quatre cents mètres, agglutinés le long du parapet et bien visibles dans la lumière électrique blanche et éblouissante.
Mais tout le temps que les hommes chantèrent, il n’y eut pas de larmes, et quand le chant s’arrêta, il n’y eut pas de larmes. Et lorsque, à une heure, le navire commença à avancer lentement dans la rivière noire, que les acclamations se muèrent en salves d’enthousiasme et que le Commandant fut obligé de siffler pour calmer le bruit des partisans, il n’y eut toujours pas de larmes. Le chagrin de la séparation se cachait sous la joie, intense et terrible, de pouvoir participer à la guerre en Allemagne. Les hommes partaient pour y trouver une gloire personnelle, mais plus que tout, pour y gagner la gloire pour la nation, la gloire pour l’Allemagne, pour la puissance allemande, pour l’efficacité allemande, pour l’organisation allemande, pour la capacité des Allemands à souffrir pour « l’Allemagne d’abord, Deutschland über dies »
Pour les passagers du « Nieuw Amsterdam », que l’Amérique fût un pays neutre, que le navire sur lequel ils naviguaient fût un navire neutre, n’avait pas d’importance. Ils ne se souciaient pas de ce que la presse new yorkaise et le public, scandalisés, diraient d’eux le lendemain matin. Ils partaient enfin pour la guerre. Une seule chose comptait pour eux, l’« Allemagne par-dessus tout », au-dessus des navires neutres, des nations neutres, des pensées neutres et aussi du silence neutre. Car ils rentraient chez eux pour faire la guerre.

2 – La mutinerie

« C’est impossible ! C’est impossible, je vous le dis ! »
Des réservistes martelaient le tableau d’affichage avec leurs poings, et hurlaient leur peur et leur haine. D’autres s’agrippaient à eux, se bousculaient, tanguaient en essayant de lire ce qu’on venait d’écrire sur un petit carré de papier blanc, épinglé sous le titre « Marconigrammes ». Les dernières nouvelles de la guerre, reçues par TSF et affichées à l’heure de midi, étaient déjà dépassées. Une carte sommaire du front, épinglée au tableau d’affichage par le Dr Hendrik Willem van Loon, montrait l’avancée des armées allemandes victorieuses à travers la France, fauchant tout sur leur passage et se dirigeant vers Paris. Louvain était en feu. La Belgique était envahie. Lille était tombée. Les Cosaques étaient en Prusse Orientale.
Mais un message encore plus stupéfiant était arrivé. D’en haut, d’en bas, des hommes accouraient par les escaliers du bar et bousculaient ceux qui étaient devant eux pour le lire.
« Que s’est-il passé ? » demandaient-ils essoufflés.
« De quoi s’agit-il ? »
« Mauvaises nouvelles ? »
« Les Anglais ? »
« Ce sont ces maudits Anglais ? »
« On va nous capturer ? On va nous capturer ? »
Cela faisait sept jours que nous étions en mer. Le « Nieuw Amsterdam » ressemblait plus à un transport de troupes qu’à un paquebot neutre. Sur les quelque mille passagers, soixante-quinze seulement étaient des femmes ; il y avait deux cents réservistes dans l’entrepont, qui étaient attendus chez eux pour maintenir la Hollande en dehors de la guerre et, répartis dans tout le navire, plus de sept cent cinquante citoyens allemands et autrichiens mobilisables. Il y avait un officier prussien dans l’entrepont ; un neveu du comte von Bernstorff, ambassadeur d’Allemagne à Washington, était en seconde classe ; il y avait de simples soldats en première classe et, du matin au soir, tous arpentaient les ponts usés, tels des fantassins en marche. Ils arboraient d’épaisses moustaches et le barbier du bord qui leur coupait les cheveux faisait des affaires. Ils avaient toujours des conversations stériles sur la guerre. Ils connaissaient dans les moindres détails l’organisation de leurs armées, le nombre de compagnies, et tout de la stratégie de la guerre. Pour eux, la guerre était une science et non quelque chose d’horrible. La guerre devait refonder l’Europe. La guerre était un incident dans la vie de la nation, une étape sur une longue route, qu’on avait délibérément programmée, délibérément entreprise et dont on avait prévu l’issue depuis longtemps. Que les nations se battent : l’Allemagne gagnerait toujours. Au bout du compte, l’Allemagne doit dominer l’Europe et lui imposer l’ordre allemand, le régime allemand, l’efficacité allemande. Des sujets tels que la neutralité belge étaient sans importance quand l’évolution de l’Empire germanique était en jeu.
Mais après la première explosion d’enthousiasme, l’inquiétude gagna les réservistes. La peur, laborieusement contrôlée, était tapie sous la surface de leurs pensées. La moindre colonne de fumée à l’horizon évoquait un croiseur anglais lancé à leur poursuite. Penser à l’Angleterre devenait un cauchemar. À chaque mille qui les rapprochait des côtes anglaises, l’Angleterre occupait davantage de place dans leur esprit, et ils parlaient de moins en moins de l’Allemagne et de plus en plus de l’Angleterre.
Toute la journée, les passagers de l’entrepont demeuraient allongés, comme des chats endormis mais vigilants, étendus sur les bâches grises qui recouvraient les canots de sauvetage, et ils scrutaient le grand large implacable. Les passagers de première classe arpentaient le pont supérieur et scrutaient la mer avec des jumelles ou allaient aux nouvelles à la porte de la cabine radio. Des rumeurs se propageaient de bouche en bouche, et la peur et la haine s’intensifiaient.
Au septième jour de mer, un brouillard épais apparut et les réservistes reprirent espoir. « Nous tiendrons peut-être jusqu’à ce que nous atteignions Rotterdam » disaient-ils. « Mais les Britanniques n’oseront pas nous toucher, même s’ils nous arraisonnent. Nous sommes sur un navire neutre. Les Allemands seront à Calais avant que nous n’arrivions dans la Manche. Nous mettrons un revolver sur la tempe du Commandant et nous l’obligerons à nous amener à l’intérieur de la limite des trois milles et à nous débarquer directement auprès des troupes allemandes ! »
Mais le Commandant Baron du « Nieuw Amsterdam » retourna alors la situation aux dépens de ses passagers. Sur le tableau d’affichage, il y avait un message bref et alarmant, venant du commandant de notre sister-ship, le « Rotterdam », qui faisait route vers New York :
« Position à midi 50.9 N., 15.30 W. Brumeux en Manche. Beau temps depuis. Avons été immobilisés par croiseur Britannique entre Downs et Lizard. Le « Potsdam » a reçu l’ordre d’un navire de guerre anglais de rejoindre Falmouth. Aucune nouvelle des passagers quand j’ai quitté Rotterdam, mais probablement des réservistes allemands et autrichiens débarqués. Traversée agréable.
(Signé : STENGER) »
Le groupe qui était près du tableau d’affichage hurla des menaces et des propositions. « Il faut nous battre ! Nous devons faire quelque chose ! Allez voir le Commandant et obligez-le à faire demi-tour ! Forcez-le à nous ramener à New York ! Faites-lui contourner l’Irlande par le nord. Obligez-le à nous conduire à Hambourg. Tuez-le s’il ne veut pas le faire ! »
Je me précipitai vers le bureau du Commandant, juste sous le poste de commandement, et j’attendis le prochain épisode. La brume enveloppait le navire, le dissimulant à tous les regards, et les vagues grondaient en dessous. Le ciel, la mer et l’air étaient d’un gris inquiétant. Mais la corne de brume était muette et aucun signal ne venait de la TSF. Nous nous dirigions lentement vers les patrouilleurs britanniques. Quelque part devant nous, caché dans les bancs de brume, le « Rotterdam » se hâtait vers New York et la sécurité. Les Allemands allaient-ils contraindre notre Commandant à les transférer à son bord ? L’obligeraient-ils à faire demi-tour avec le « Nieuw Amsterdam » ? Je savais qu’ils étaient désespérés. La peur rendait à moitié fous les hommes agglutinés autour du tableau d’affichage. Leur prochaine réaction serait intéressante.
Il ne fallut pas attendre longtemps. Six officiers de réserve apparurent soudain et s’alignèrent devant la porte, s’inclinèrent, enlevèrent leur casquette et, dans un silence parfait, un par un, ils franchirent le seuil et entourèrent le Commandant.
« Herr Kommandant » commença l’Allemand le plus âgé, serrant de ses doigts nerveux sa casquette de la Société Nautique du Nord de l’Allemagne, « nous avons vu le marconigramme du commandant du ’Rotterdam’ ; nous vous demandons de bien vouloir faire demi-tour et de ramener le navire à New York ». Les joues marquées par les engelures du Commandant devinrent rouge écarlate, ses moustaches à la gauloise se raidirent et il répondit dans un allemand hésitant, choisissant soigneusement ses mots. « Messieurs » commença-t-il « Ceci est un navire neutre. Je continue sinon, je perds mon navire et ma commission »
« Dans ce cas, Commandant, vous devez nous mettre à bord du « Rotterdam » pour qu’on nous rapatrie en Amérique »
« Mais » objecta le Commandant Baron « le ’Rotterdam’ est déjà bondé. En ce moment, tous les navires à destination des Etats-Unis sont pleins d’Américains impatients de rentrer chez eux. Nik wahr ? Vous êtes huit cents. Comment pourrais-je en transférer autant ? »
Le porte-parole devint tout rouge. Il décida de parler avec une franchise brutale, de ne penser qu’à sa propre sécurité. « Nous ne vous demandons pas de nous transférer tous » dit-il à contrecœur
« Alors, qui ? »
« Je parle pour moi et mes amis ». Avec sa casquette, il désigna toute la délégation.
Le Commandant répliqua vivement : « Je ne ferai pas pour vous ce que je ne pourrais pas faire pour les autres ! »
« Tous les passagers de première classe, alors ! »
« Je ne ferai pas pour les premières classes ce que je ne peux pas faire pour les secondes classes et l’entrepont ». Puis il ajouta, d’un ton persuasif : « Réfléchissez, Messieurs. Il y aurait une émeute si je vous transférais, vous seuls »
Un membre du comité grommela : « Dans ce cas, transférez tout le monde, Commandant. Il le faut »
« Vous transférer avec cette mer démontée ? » Le Commandant ouvrit de grands yeux. « Mes embarcations seraient disloquées. Si un seul des canots est fracassé, si une vie est perdue, j’en suis responsable. Nik wahr ? »
La colère monta ouvertement parmi la délégation. L’un après l’autre, ils donnèrent des ordres sèchement, et le Commandant répondit plus sèchement encore.
« Vous devez nous emmener en Espagne ! »
« En Espagne ? »
Le Commandant haussa les épaules. « J’ai juste assez de charbon pour aller jusqu’à Rotterdam. Mes papiers disent que je vais à Rotterdam. C’est là que je vais, pas en Espagne. »
« Aux Açores ! »
« Mais, Messieurs, les Açores sont à deux mille milles d’ici ! »
« Contournez l’Angleterre par le Nord ! »
« Et le charbon ? »
« Au nom de Dieu, Commandant, il faut que vous fassiez quelque chose pour nous ! Cela allait de soi quand nous avons acheté nos billets auprès de votre compagnie ! »
« Messieurs, Messieurs, rien ne va de soi en mer. Tout peut arriver en mer ; nik wahr. Au dos de votre billet, il est écrit que vous acceptez que cette Compagnie ne sera pas tenue pour responsable en cas de pertes ou de dommages occasionnés par des cas de force majeure, des fortunes de mer, ou tout fait du prince ou des peuples souverains »
« Mais Commandant… »
« Je ne peux rien faire »
« Mais… »
« Je dis que je ne peux rien faire ! »
Des gouttes de transpiration perlaient sur les sourcils des hommes de la délégation. Ils se regardaient les uns les autres et regardaient le Commandant, impuissants. Chacun ne pensait qu’à soi-même. C’était la liberté ou la prison jusqu’à la fin de la guerre, et le Commandant tenait leur sort entre ses mains. Ils avaient envie de régler la question en se battant, plutôt qu’en discutant, mais le vieux Commandant campait fermement sur ses positions. « S’il y a une émeute, je mets les fauteurs de troubles aux fers ; nik wahr ? »
Le comité décida de s’en remettre à sa discrétion et son porte-parole s’adressa de nouveau au Commandant.
« Herr Kommandant, nous autoriserez-vous à expédier un marconigramme au commandant du « Rotterdam » ? »
« Mais certainement, Messieurs »
« Nous allons donc lui demander de nous emmener »
« Bien sûr, bien sûr. Mais je sais ce que le commandant du ’Rotterdam’ dira. Il dira : « J’ai déjà trois mille passagers. Je ne peux pas en prendre un de plus. Mais vous pouvez toujours envoyer le message. »
Les délégués descendirent lentement l’escalier, écartant Hans, un petit allemand de neuf ans qui était seul et qui ne défilerait ou ne se battrait jamais à cause d’une jambe trop courte, mais qui jouait toujours avec des petits soldats de plomb. La foule des passagers était bruyante et excitée. Ils se précipitèrent sur les hommes du comité et les assaillirent de questions. « Qu’a dit le Commandant ? » « Est-ce qu’il nous transfèrera sur le ’Rotterdam’ ? » « Allons-nous rentrer en Amérique ? » « Qu’allons-nous faire ? » « Allons-nous nous en sortir ? » « Allons-nous à Hambourg ? »
« Tous au fumoir ! » ordonna bruyamment le délégué le plus âgé. « Au fumoir ! Au fumoir ! » reprit la foule qui, précipitamment, descendit des ponts, franchissant les portes étroites, à la recherche d’un endroit intéressant parmi les tables, les chaises et les confortables fauteuils capitonnés.
Le président s’avança vers le centre de la pièce, ôta cérémonieusement sa casquette, la posa à côté d’une assiette de sandwiches, s’éclaircit la voix et attendit qu’un silence absolu s’installât avant de prendre la parole.
« Messieurs » dit-il, sans tenir compte de la présence des dames, « Le Commandant nous autorise à envoyer un marconigramme au commandant du ’Rotterdam’ pour lui demander de nous ramener à New York. Nous ne pouvons rien faire d’autre. Combien sont d’accord ? »
Vingt ou trente mains se levèrent. La consternation se lisait sur tous les visages, mais personne n’essaya de protester. Le président saisit sa casquette, la remit sur sa tête et sortit à grands pas pour rédiger le message radio.
Une heure plus tard, le Commandant Baron communiqua la réponse. Le « Rotterdam » ne pouvait rien faire. Recouvert d’un manteau de brume, il était à moins de dix milles de nous, mais toutes les luxueuses cabines étaient pleines à craquer d’Américains impatients de rentrer chez eux, et il était impossible au Commandant Stenger de venir en aide aux passagers du « Nieuw Amsterdam ». Il n’y avait rien d’autre à faire que de continuer à naviguer droit vers les mâchoires du Lion Britannique qui s’étendaient de Cape Town à Bergen et, à côté du premier marconigramme du Commandant Stenger, écrit à la craie sur le tableau d’affichage, apparut cet avertissement :
Les passagers sont priés de régler leurs consommations auprès du Chef-Steward avant de quitter le navire.

3 – Capturés en mer

Je fus réveillé par un grondement de tonnerre lointain. Il était cinq heures. La brume matinale dansait devant les hublots embués, si bien qu’on ne voyait rien au dehors. Une voix excitée appela en allemand dans le couloir, puis une autre, et une autre encore. Un enfant se mit à crier. Soudain les moteurs s’arrêtèrent, et le navire continua sa route, glissant sur l’eau sans un bruit, à l’exception du clapotis des vagues.
Je descendis rapidement de ma couchette et montai l’escalier en pyjama, souliers et pardessus. Devant moi, d’autres s’étaient aussi habillés à la va-vite et accueillaient chaque nouvel arrivant par des plaisanteries et des rires forcés.
Nous étions arraisonnés, mais étions-nous capturés ? Le coup de tonnerre qui m’avait réveillé était le bruit d’un tir de sommation contre notre étrave.
Debout sur le pont glissant et agrippés au bastingage dégoulinant, nous vîmes un paquebot, sensiblement du même tonnage que le « Nieuw Amsterdam », avec de grosses cheminées rouges et une coque noire, qui se rapprochait lentement de nous. Un ou deux canons sortaient de son gaillard d’avant ; deux grands pavillons de signalisation - une croix blanche sur fond bleu et un damier bleu et blanc signifiant « arrêt immédiat » - flottaient à son sommet. Une mouette, la première que nous ayons vue depuis une semaine, voletait nonchalamment dans la lumière rasante du matin, entre les deux navires, et un requin ondulait sur notre flanc.
Mais quelle était la nationalité de cet étranger ? Je cherchai à distinguer son pavillon à deux reprises, et je n’en crus pas mes yeux. Il était aux trois couleurs de la France !
« Il n’est pas anglais ! Il est français ! » dis-je dans un souffle à un Allemand près de moi.
« Donnerwetter* » gémit-il. « La France : pas l’Angleterre alors. Ce sera pire pour nous que si les Anglais nous avaient capturés. Nous sommes le deux septembre, le jour anniversaire de la bataille de Sedan, où nous avons capturé leur Empereur. Un mauvais jour pour nous ; un très mauvais jour ! »
Le nouveau venu glissait par notre travers. Nous vîmes sept ou huit canons hostiles émergeant d’entre ses ponts ou de la passerelle ; un moment encore et nous pûmes lire son nom : c’était « La Savoie », un paquebot de la French Line**, qui assurait habituellement la liaison entre Le Havre et New York.
Sur le pont des embarcations, un des opérateurs-radio hollandais était penché au-dessus du bastingage, derrière un canot de sauvetage. Son visage pâle et anguleux était tourné vers la mer, mais il m’entendit approcher et se retourna. À ma grande surprise, son visage était rayonnant. « C’est bien » siffla-t-il d’un air triomphant « Vive la France ! Vive la France, n’est-ce pas ? Ces maudits Allemands vont comprendre ce qui va leur arriver. Voyez-vous, ils m’ont traité comme un chien, Monsieur. Ils m’ont rudoyé, harcelé et insulté, parce que je ne voulais pas leur communiquer les nouvelles. J’espère qu’ils vont moisir en prison tout le temps que cette guerre va durer. Hourra ! Vive la France ! »
Un petit bateau blanc apparut sur le côté de l’étranger et fut rapidement mis à l’eau. Cinq minutes plus tard, il était le long du « Nieuw Amsterdam », et un élégant lieutenant français, au visage poupin, escalada l’échelle de coupée, en veste bleue à galons dorés et portant une épée d’apparat. Derrière lui montèrent deux loups de mer qui ressemblaient à des peintres en bâtiment affublés de combinaisons blanches et de casquettes bleues de marins et armés de pistolets et de sabres d’abordage.
Au début, il fut difficile de prendre la capture au sérieux. L’épée du petit officier se mit en travers de ses jambes, et il tomba à plat ventre sur le pont détrempé par les embruns, salué par les ricanements étouffés des passagers allemands. Mais en un instant, il fut sur pied et, alors qu’il allait à la rencontre du Commandant, il prit le temps d’ôter sa casquette bleu et or et s’inclina avec grâce devant une jolie dame qui l’observait. Jusqu’à ce moment-là, notre navire avait été un monde d’hommes. Les réservistes ignoraient les femmes, mais le premier Français qui vint vers nous, par une simple révérence, replaça la Femme sur son piédestal doré.
Dans le bureau du Commandant, l’entretien fut bref. On nous confisqua nos papiers, le matériel radio fut démonté, la salle radio fut scellée, et le navire et tout ce qu’il transportait furent déclarés prise de guerre. Le commandant Baron fut prié de quitter son bureau ainsi que la passerelle, et le joli lieutenant prit le commandement. Un bateau ravitailleur apporta ensuite un détachement de fusiliers-marins équipés de fusils, de baïonnettes et de pistolets enfoncés dans de larges ceinturons noirs. L’armement était impressionnant, et c’était inquiétant de penser aux dégâts qu’un fou aurait pu provoquer. Mais les visages et les attitudes des fusiliers étaient des plus amènes.
Cependant, ce fut dans la soirée seulement que nous fîmes une découverte étonnante et rassurante concernant nos gardiens. Mon ami, le Dr. Van Loon, qui était constamment sollicité comme interprète, et qui passait de l’anglais et du hollandais à l’allemand et au français, sans chercher ses mots, était en grande conversation avec le maître d’armes chargé du détachement de fusiliers, un petit Français grassouillet, à la mine grave, qui arborait une énorme médaille pour services rendus au Dahomey.
« Qui êtes-vous ? » demanda-t-il au Français. « Qui êtes-vous, je veux dire, quand vous n’êtes pas en train de capturer des paquebots hollandais en haute mer ? »
« Je suis steward sur ’La Savoie’, monsieur »
« Vous êtes quoi ? »
« Chef-steward sur ’La Savoie’ »
« Diantre ! Et ces types dont vous avez la charge ici, ces types avec des fusils et des baïonnettes ? »
« Ils sont stewards aussi, monsieur »
« Gott strafe stewards !*** Et vous faites souvent ce genre de choses ? »
« Pardon, monsieur ? »
« Cela vous arrive souvent de capturer des navires et d’y mettre des équipages de prise ? »
« Monsieur, je vais vous dire la vérité ; vous êtes notre première capture ! Mais c’est agréable de capturer des navires ; plus agréable que d’être toujours maître d’hôtel, n’est-ce pas ? » dit-il avec un sourire radieux.
La matinée se passa et nous étions toujours à l’endroit où nous avions été arraisonnés. « La Savoie » tournait sans cesse autour de nous et, agressive, tentait de pointer sur nous ses dix-sept canons en même temps. Mais nous ne bougions toujours pas.
Des rumeurs fantaisistes concernant notre destin couraient comme un incendie dans tout le navire, mais l’élégant petit lieutenant s’assit dans le bureau du commandant et attendit patiemment.
« Pourquoi attendez-vous ? », lui demanda-t-on.
« Les ordres de Paris. »
« Et donc, où allez-vous nous emmener ? »
« Je ne sais pas » Il haussa les épaules d’un air éloquent. « Peut-être Cherbourg, peut-être Brest. »
« Et combien de temps nous faudra-t-il pour aller à Cherbourg ? »
« Je ne sais pas ». À nouveau, il haussa les épaules. « Peut-être trois heures, peut-être cinq heures, peut-être douze heures. »
« Pour l’amour du ciel ! Et alors, qu’allez-vous faire ? »
« Nous vous emmenons. »

L’un des officiers allemands prit la parole avec insolence. « Monsieur » dit-il d’une voix traînante, « Cherbourg n’est pas loin de Paris, n’est-ce pas ? Nous y arriverons à temps pour rejoindre les troupes allemandes au moment où elles y entreront. »
Le lieutenant sourit, imperturbable. « Nous vous emmenons » répéta-t-il. « Les ordres de Paris »
Quelques jours plus tard, nous apprîmes que durant ces heures graves où nous étions en mer, sous la menace des canons de « La Savoie », Paris avait cessé d’être la capitale de la France. Les envahisseurs allemands étaient tout près. Les archives, les dossiers et le Gouvernement même furent déplacés à Bordeaux, et les armées, ainsi que les obus de Paris attendaient les envahisseurs.
En début d’après-midi, on nous donna l’ordre de rallier Brest. Alors, précédés de « La Savoie » qui ouvrait la route et nous menaçait de ses canons arrière, nous avançâmes lentement sur la mer aux couleurs de l’été.
Il faisait nuit quand nous mouillâmes aux abords de l’entrée du port. À travers la légère brume du soir, deux phares nous adressaient de timides clins d’œil et une lune pâle nous regardait avec compassion. La journée avait été dure. Quelque chose d’aussi anodin que le bruit des secousses d’une salière sur une table au déjeuner nous faisait bondir comme si on avait tiré sur nous. Seul le petit Hans, le boiteux, arpentait le pont clopin-clopant, apparemment insensible à la détresse ambiante.
L’après-midi, je me rendis au fumoir et je vis qu’il n’y avait qu’un Allemand dans ce havre de détente réservé aux hommes, et qu’il y jouait au solitaire. Mais les stewards hollandais et quelques membres de l’équipage semblaient réellement apprécier la situation. En une semaine, les passagers allemands s’étaient rendus antipathiques auprès de tout le monde ou presque. Ils avaient maltraité les stewards, s’étaient disputés avec le commandant et le commissaire de bord, et se bagarraient entre eux. Ils entretenaient constamment une hostilité entre des petits groupes, qui semblait fondée sur des divergences militaires ou nationalistes. Les Hongrois, les Autrichiens, les Prussiens et les Bavarois se regroupaient chacun de leur côté, mais ils se retrouvaient tous unis pour dénigrer nos hôtes hollandais. Par réaction, les employés étaient prompts à se lier d’amitié avec leurs gardiens français, et, la nuit, alors que je passai à côté du séchoir sur le pont « C », je surpris le tailleur et son commis en train de siffler gaiement la « Marseillaise ».

Ndt : * En allemand dans le texte original = « Mince, alors ! »
** « French Line » : surnom donné à la Compagnie Générale Transatlantique
*** En allemand dans le texte original = « Que Dieu punisse les stewards ! » : allusion à l’expression « Gott strafe England », slogan utilisé par l’armée allemande pendant la Première Guerre Mondiale.

4 - Des mines flottantes

À neuf heures, certains d’entre nous étaient sur le pont supérieur du « Nieuw Amsterdam », quand soudain, un projecteur troua la nuit et balaya rapidement nos ponts et nos superstructures. Ce qui attirait notre attention dans cette lumière, c’était le fait qu’on la dirigeait vers nous à une vitesse incroyable, tout en la maintenant au-dessus de l’eau. Elle arrivait comme un train express, en décrivant une courbe ample et parfaite, et nous explorait sans cesse de sa lumière éblouissante, jusqu’à ce que les cordages, les espars et les bossoirs se retrouvent exposés à sa curiosité.
La lumière était maintenant tout près et nous vîmes une coque légèrement renflée et deux petites cheminées noires.
« Une vedette lance-torpille ! » grommela un réserviste.
La petite embarcation surgit par derrière, puis tourna autour de nous, nous examinant constamment avec son projecteur. Soudain, la lumière disparut, et nous nous retrouvâmes dans l’obscurité la plus totale, cherchant en vain des yeux le navire évanoui.
Quelques minutes encore et de petits faisceaux de lumières, semblables à une procession de lucioles, apparurent sur trois côtés en même temps et se rapprochèrent de nous. Elles glissaient sur les flots calmes de l’été telles des araignées d’eau sur une mare, et elles avaient quelque chose de si impalpable, de si mystérieux qu’il semblait impossible d’imaginer qu’il pouvait s’agir d’instruments de destruction. Elles s’alignèrent non loin de nous, à deux ou trois cents mètres. Une voix rauque se mit à parler dans un mégaphone. Une autre voix crachota une brève réponse. Un projecteur éblouissant s’alluma soudain et nous examina dans les moindres recoins, ainsi que le matériel radio et la ligne de flottaison. Puis les faisceaux de lumières s’éteignirent et se rallumèrent en cadence, tout en changeant de couleur à chaque éclair : rouge – rouge - jaune – rouge – jaune - jaune. Les torpilleurs communiquaient.
L’un d’eux se rapprocha tout près de nous ; une voix au mégaphone cracha une requête et il lui fut répondu depuis notre passerelle. De nouveaux signaux furent allumés par les lumières des lucioles. Puis les bateaux se positionnèrent autour de nous, - un juste devant, un autre derrière, un de chaque côté - et le « Nieuw Amsterdam » se mit en marche.
« Maudits petits canots français ! » grogna un réserviste à côté de moi. « Si seulement vous voyiez notre Flotte de Haute Mer* ! » et, s’accoudant au bastingage, il commença à m’expliquer la supériorité des bateaux allemands.
Je le quittai brusquement et partis à la recherche du Commandant, car une idée inquiétante venait de me traverser l’esprit et j’étais impatient d’avoir la confirmation de mes craintes. « Nous nous sommes en train de passer au-dessus d’un champ de mines. » me dis-je. « Au cas où une des mines s’est détachée de son mouillage, boum ! on saute ! La nuit est noire comme de l’encre, et il n’y a que quatre torpilleurs pour secourir plus d’un millier de passagers et l’équipage ! »
« Non, c’est le contraire » dit le Commandant Baron.
« Que voulez-vous dire ? »
« Non, c’est même tout le contraire ! Ce n’est pas les mines françaises que vous devez craindre, mais les mines allemandes. Il n’y a pas de mines ici, à l’entrée du port de Brest, mais les Français ont trouvé des mines flottantes dans le golfe de Gascogne, et ils disent que ce sont des passagers allemands de navires neutres qui les ont semées. »
Il me regarda en souriant. « Vous n’avez pas de mine sur vous ? C’est bon. Les torpilleurs braquent leurs projecteurs sur le navire, de peur que les Allemands ne sèment des mines ici »
Un grand officier Prussien, au visage anguleux, dont j’avais fait la connaissance, me rejoignit sur le pont supérieur pour observer la manœuvre du navire. Sa joue droite portait les cicatrices violettes d’un coup d’épée et il se tenait droit comme un if, scrutant l’obscurité alentour.
« C’est bientôt fini », dis-je.
« Ja » répondit-il. Il s’arrêta, puis l’expression fulgurante d’un sentiment sembla percer sa carapace naturelle et il se mit à me parler de ses aventures comme officier dans l’Armée allemande. « Officier Uhlan - dix ans et demi », continua t-il en anglais. « Maintenant, je suis prisonnier, sans combattre. Ce sera dur. Ce sera dur pour tout le monde, nicht ?, mais plus dur pour moi, je crois. Plus dur que pour tous ceux-là. Voyez-vous, je suis officier ; je suis dans l’armée régulière dix ans et demi, nicht ? Les autres ne sont que des réservistes. Ce n’est pas important pour eux. »
Une nouvelle idée éclaira soudain son visage et il se tourna vers mois, radieux. « Mais en prison, je suis mieux qu’eux. Je suis officier, nicht ? Et dans la prison, l’officier allemand reçoit la même solde que l’officier français au combat. L’officier français dans la prison allemande, il a la même solde. Donc, je n’ai pas besoin de travailler. Peut-être que je dois répondre à l’appel une fois par jour, inscrire mon nom sur une feuille. Les autres sont obligés de travailler. Pas si mal pour moi, nicht ? Et pas pendant longtemps non plus. Nous prenons Paris, nicht ? La guerre est terminée en six semaines. Puis nous prenons Londres. Puis nous signons la paix. Une guerre courte, nicht ? »
« Peut-être » dis-je.
« Si cela dure longtemps, alors je suis mieux ici qu’en Angleterre. Brest n’est pas si loin que cela de Paris. Je connais toute la France. Je m’évade de la prison, nicht ? Je rejoins ainsi l’armée allemande, et je suis officier des Uhlans. Ach, c’est bien, bien, nicht ? »

Une demi-heure plus tard, notre flottille avait dépassé les falaises noires de part et d’autre du chenal et était dans le port. Comme des petits points lumineux sur un écran embué, la ville de Brest apparut dans le lointain. Des passagers se tenaient sur les ponts du « Nieuw Amsterdam » dans un silence chargé d’angoisse. Le contraste était cruel avec notre départ de New York, et nous étions remplis de crainte, d’espoir et de stupeur.
Deux jeunes réservistes étaient appuyés, côte à côte contre le bastingage. Ils se tenaient par les épaules et, à un moment, je vis le plus jeune poser sa tête sur l’épaule de l’autre. Ce fut le seul signe de tendresse que je remarquai pendant tout le temps que je passai avec les réservistes.
Nous continuâmes à glisser lentement sur les eaux calmes. Un à un, les torpilleurs de notre escorte émirent leurs signaux lumineux pendant quelque temps, puis s’enfoncèrent dans l’obscurité. Devant nous, menaçante, se dressait la coque noire de « La Savoie » à l’ancre. Nous nous dirigeâmes lentement, vers elle, puis nous nous la contournâmes. L’hélice s’arrêta de tourner. Nous entendîmes un grand cri venant de la passerelle - « L’ancre ! » - puis le « plouf ! » d’un objet lourd et le grincement des chaînes qui glissaient le long du bord. Puis le silence se fit et nous restâmes immobiles au clair de lune, près de la silhouette noire de notre capteur, sous les canons de Brest et la prison.

*La Hochseeflotte (« flotte de haute mer ») était la principale flotte de la Kaiserliche Marine (« marine impériale allemande ») au cours de la Première Guerre mondiale. (wikipedia)

5 – Internés

Dans le port, le confinement et la chaleur estivale, après la liberté et la fraîcheur du voyage, étaient presque insupportables. Il n’y avait rien d’autre à faire que marcher et discuter. Nous étions devenus égaux dans l’adversité.
Toute la matinée, un torpilleur, semblable à un serpent bleu et noir, décrivit des cercles autour de nous et des flottilles de destroyers et de sous-marins passèrent en glissant sur l’eau, en direction du large. Du haut des remparts qui ceinturaient les collines dominant le port, des canons étaient pointés vers nous. Les sept pittoresques tours normandes de Brest n’évoquaient que des murs de prison et des donjons et, sur les ponts du « Nieuw Amsterdam », il y avait des groupes de fusiliers-marins et de gendarmes, car les ex-maîtres d’hôtel de « La Savoie » avaient été remplacés par de robustes gardes bretons. Nous étions prisonniers et on nous le faisait bien sentir.
Au tout début de l’après-midi, on nous annonça que nous devions nous préparer à quitter le navire sans délai. Seuls les citoyens hollandais et les femmes, de quelque nationalité qu’elles fussent, devaient rester à bord.
Ce qui nous retenait encore se dissipa. Un tourbillon de sentiments divers s’empara des passagers. Sur le navire, personne ne parvenait à se contrôler. Des femmes affolées arpentaient les ponts en pleurant. De nombreux hommes, essayant de contenir les injures et les larmes, se mordaient les lèvres jusqu’au sang. On dit que notre navire et sa cargaison devaient être confisqués. On fit courir le bruit que la Hollande était au bord de la guerre avec la France. On raconta que les femmes allaient être déclarées prisonnières de guerre comme les hommes et qu’elles seraient internées dans un petit port de pêche breton jusqu’à la fin de la guerre. Sous les ordres des officiers français responsables du navire, les stewards hollandais rassemblaient les passagers masculins sur le pont et les abandonnaient là, parmi les bagages à main. Certains écrivaient des lettres d’adieu, la feuille de papier posée sur les genoux ou sur le dos de leur valise. Certains, dont les épouses étaient à bord, étaient devenus à moitié fous de terreur à l’idée de l’inévitable séparation et, chose plus insupportable, les femmes furent enfermées dans la salle à manger d’où elles ne pouvaient voir le débarquement.
Les passagers de l’entrepont partirent les premiers, descendant par l’échelle de coupée dans un remorqueur militaire rempli de gendarmes et de marins français. Un par un, les hommes furent fouillés, et leurs couteaux de poche, leurs allumettes, leurs rasoirs et autres menus objets en leur possession leur furent confisqués et jetés dans des paniers d’osier. Leurs bagages furent passées de main en main jusqu’à une barge et on amena les hommes dans un autre bateau où ils s’entassèrent, assis sur des bancs ou sur le fond de l’embarcation. Des sacs de voyage encombrants, un cor anglais, un violoncelle et un phonographe émergeaient de tas informes d’impedimenta. Les hommes faisaient face courageusement et quand le remorqueur quitta poussivement la rade, tirant les deux barges, les captifs applaudirent et agitèrent leurs chapeaux en direction de ceux qui étaient encore à bord du navire.
Un long hurlement venu de la salle à manger nous fit soudain sursauter. L’une des femmes de l’entrepont, mère de six petits enfants s’était évanouie au moment où on la sépara de son mari. Comme la plupart des femmes, elle croyait que les hommes allaient être emmenés vers le lieu de débarquement le plus proche et fusillés par les Français. Elle était venue, pensant qu’elle toucherait la paye de son mari pendant qu’il serait dans l’armée, ou qu’elle aurait sa pension s’il y laissait sa vie. Il n’y avait rien pour elle en Amérique. Il y avait moins que rien pour elle et ses enfants en Hollande, où ils seraient débarqués sans un sou et sans amis si le navire était autorisé à repartir. Et sa plainte était la plainte de dizaines d’autres. Mais les hommes sur le pont ne pouvaient rien faire. Ils étaient noyés dans leur propre détresse.
Parmi les passagers de seconde classe, un pasteur luthérien allemand âgé d’une soixantaine d’années descendait péniblement de l’échelle, tirant derrière lui un grand sac de voyage. Des gendarmes s’avancèrent pour le fouiller comme les autres mais, d’un mot, le Commandant les arrêta, et d’un geste expressif, désigna une place assise sur un rouleau de cordage, non pas dans la barge, mais dans le remorqueur avec les officiers français.
Notre tour arriva. Lentement, nous nous mîmes en marche et descendîmes l’escalier, passant devant le visage doux et souriant de la Reine Wilhelmine, impuissante à protéger ceux qui voyageaient sous ses couleurs, puis devant les femmes désespérées qui, dans la salle à manger encombrée jusqu’aux portes, sanglotaient et criaient des au revoir, puis devant les garçons qui, même en ces moments tragiques, paraissaient ne s’inquiéter que de leurs pourboires, puis devant les officiers français qui allaient décider de notre destin. Nous étions tous devenus des monstres d’égoïsme. La seule question qui nous préoccupait, c’était : « Que vont-ils faire de MOI ? »
Cinq d’entre nous étaient citoyens américains. Nous avions peu de choses en commun, excepté notre citoyenneté, et pourtant, ce lien devint plus fort que toute autre chose au monde. Nous restâmes étroitement serrés en descendant l’escalier. Nous étions déterminés à nous défendre en groupe. Nous nous disions que nous étions des Américains nés libres. Personne ne nous donnerait l’ordre de quitter quelque navire que ce soit. Nous partirions quand nous serions prêts, et pas une minute avant. Nous nous battrions si c’était nécessaire. Ces Français seraient obligés de nous enlever à la force de leurs baïonnettes, s’ils s’entêtaient à vouloir nous prendre tous !… Tout cela était très puéril, sans aucun doute.
L’officier supérieur jeta un bref coup d’œil à nos papiers, s’inclina respectueusement, et nous fit signe de reculer. « Vous ne partez pas, messieurs » dit-il. Nous remontâmes en courant, fous d’une joie égoïste. C’était comme l’annonce d’une grâce après une sentence de mort, aussi inespérée et aussi précieuse. Nous étions maintenant une poignée de passagers solitaires. Déjà, les barges s’éloignaient et les prisonniers agitaient les mains en signe d’adieu. Les femmes furent libérées de la salle à manger et nous rejoignirent sur le pont. Une demi-heure plus tard, les barges étaient de minuscules points blancs qui partaient au loin sur les flots bleus de la Rade et, sur le pont supérieur, il y avait une dizaine de femmes et le petit Hans, neuf ans, qui les suivaient des yeux jusqu’à ce qu’elles fussent hors de portée de vue.

6 – Une nuit sur l’Île du Diable

 Notre cargaison fut déclarée de contrebande par les Français, si bien qu’avant de laisser le navire poursuivre sa route, il fallut débarquer des lingots d’argent d’une valeur d’un million de dollars, de grandes quantités de farine et de conserves de viande et sans doute d’autres provisions. Nous passâmes la journée à observer les hommes d’équipage hollandais vêtus de vestes vertes qui aidaient les matelots français à transférer la farine depuis les soutes du « Nieuw Amsterdam » vers le pont d’une barge, la bien-nommée « Le Corbeau ». La mer et le ciel ressemblaient à un tableau et nous renvoyaient comme des coups de poing les rayons du soleil ardent de septembre. Les vertes collines bretonnes et les tours normandes de Brest attiraient cruellement notre regard, mais il nous était impossible de descendre à terre ; impossible de lire un journal ; impossible d’entrer en contact avec l’Ambassadeur américain à Paris et il n’y avait pas à Brest de Consul américain auquel nous aurions pu faire appel. Les femmes n’étaient pas autorisées à écrire aux prisonniers allemands. Pourtant, tout d’un coup, personne ne sut comment, des nouvelles arrivèrent.
« Ils ont été emmenés sur l’Île du Diable. L’un d’eux a été abattu en cours de route. C’est un marin français qui l’a dit ! » Sur le navire, la rumeur, telle un vent chaud, se répandit parmi tous les groupes. Alors que le jour baissait, une deuxième barge vint se mettre à couple du « Nieuw Amsterdam ». Impassibles, nous regardions la manœuvre, quand soudain, une femme fit entendre une plainte, telle une lamentation funèbre. « Mon mari est là ! » cria-t-elle « Mon mari est dans cette barge ! Il est là ! Il est revenu ! Il est revenu ! Oh, pourquoi est-il revenu ? Qu’est-ce que les Français vont faire de lui ? » Son hystérie gagna tous les passagers. Massées le long du bastingage, des femmes appelèrent en sanglotant et des hommes, debout dans la barge en contrebas, répondirent en agitant leurs mouchoirs.
Nous attendîmes en retenant notre souffle. Sept cent cinquante et un Allemands et Autrichiens avaient été débarqués du navire. Combien allaient revenir ? Allait-il seulement en revenir ? Nous ne pouvions rien faire d’autre qu’attendre. Puis, cinq hommes âgés et un garçon de dix-sept ans arrivèrent en titubant sur le pont et nous les assaillîmes de questions. « Où sont les autres ? » demandâmes-nous. Seul le garçon eut la force de répondre. « Ils sont sur l’Île du Diable, tous sauf les officiers et les médecins de la Croix-Rouge. Ceux-là sont en bas, dans la barge, en route pour la prison de Brest. Trente-deux officiers, cinq médecins. »
Des adieux bruyants montèrent de la barge, car le remorqueur s’éloignait en crachotant. Le hurlement fou reprit et l’horrible tragédie de la séparation fut rejouée du début à la fin pour la seconde fois. Un des hommes âgés qui avait été ramené à bord du navire était un ancien député du Parlement hongrois. Il s’était rendu en Amérique juste avant que la guerre n’éclate, pour représenter le Mouvement International pour la Paix. Qu’un tel homme pût être prisonnier de guerre était d’une ironie amère.
Il avait plus de soixante ans ; il était grand, maigre, un peu rustaud. Sa peau était comme un cactus desséché par le soleil. Il revint vers nous, pas rasé, sale, si fatigué qu’il était incapable de se tenir debout sans aide, ses grands yeux fixes remplis d’épouvante. Nous l’aidâmes à s’asseoir sur un transatlantique et, en reprenant souvent son souffle, à la limite de l’apoplexie, il nous raconta ce qui était arrivé aux prisonniers. « Ils nous ont emmenés au Fret » commença-t-il. « Un petit village de pêcheurs. Il est situé dans la Rade. Nous avons été débarqués deux par deux. Des femmes de pêcheurs sont arrivées et nous ont injuriés. Elles nous ont menacés de leurs poings. Mais il n’y avait pas de violence, pas encore. Puis un homme a été tué. C’était un Germano-Polonais, un passager de troisième classe. Il tenait une petite sacoche qui contenait tout son argent. L’officier français lui a crié de déposer la sacoche avec le reste des bagages. Le Polonais la tenait fermement. Peut-être ne comprenait-il pas le français. Des femmes de pêcheurs se sont approchées en hurlant « Tuez-le ! Tuez-le ! ». Mais il la tenait toujours. L’officier a tenté de lui arracher la sacoche des mains, mais il n’a pas lâché prise. Alors l’officier a crié très fort, et ils ont tiré sur lui à quatre reprises. Après le tir, j’ai vu son corps étendu sur la chaussée, mais il tenait toujours sa petite sacoche.
Ensuite, ils nous ont emmenés à marche forcée sur six kilomètres. Les hommes les plus jeunes en étaient capables, mais les vieux ! L’un d’eux, un pasteur luthérien d’une soixantaine d’années, très gros, a dû s’arrêter rapidement. Les soldats l’ont obligé à avancer. Alors deux jeunes hommes l’ont pris sous les bras et l’ont traîné avec eux. Mais le vieil homme semblait être à l’agonie, alors les jeunes hommes l’ont laissé en route. 
Il faisait nuit quand nous sommes arrivés au bout de nos six kilomètres. Devant nous il y avait une forteresse noire appelée Crozon, et un pont-jetée au-dessus de la mer. Nous avons dû entrer dans le fort en courant. On nous a dit de nous répartir par groupes de soixante-six et on nous a mis dans des souterrains de béton et d’acier à l’épreuve des bombes en bas de la forteresse. Ensuite, ils nous ont enfermés à double tour.
Il n’y avait pas de lumière. À part deux petites fenêtres, la salle voûtée manquait d’aération. Elle mesurait quatre-vingts dix pieds de long, dix-huit pieds de large et dix-sept pieds et demi de haut. Les fenêtres, de deux pieds sur trois étaient à un demi-pied de hauteur et solidement barricadées par des barreaux de fer. C’était horrible !
Il y avait de la paille par terre. Rien d’autre. Au début, cela sentait le renfermé. Bientôt, l’air est devenu humide et fétide. Un homme est mort. Un autre homme était mourant quand nous avons quitté le fort aujourd’hui. Quelques hommes se sont battus pour atteindre les fenêtres, jusqu’à ce que nous nous organisions en groupes de dix pour aller jusqu’aux fenêtres à tour de rôle et aspirer une bouffée d’air frais. Nous avons marché toute la nuit. La salle voutée était très sombre et très sale. La nuit était chaude. La puanteur devenait de plus en plus insupportable…Il y a des choses que je ne peux pas vous raconter, vous l’imaginez bien. Nous y avons passé vingt et une heures, et les autres y sont toujours. Ils l’appellent « l’Île du Diable »
Les jours s’écoulaient avec une lenteur oppressante. Le commandant Baron émit une protestation officielle contre la saisie du « Nieuw Amsterdam », mais nous étions toujours retenus. Par deux fois, il se rendit à Brest sous escorte pour y rencontrer le Consul des Pays-Bas, mais la ville n’était que chaos et souffrance. Des réfugiés belges mendiaient dans toutes les rues ; des femmes pleuraient leurs morts ; mille cinq cent Français blessés arrivèrent en une seule journée et furent entassés à la hâte dans les petits hôpitaux de la ville. Les gens vivaient en attendant d’une heure à l’autre la chute de Paris et le repli des armées françaises vers le sud et l’ouest. Une atmosphère de terrible crise avait envahi la ville, si bien qu’il fut impossible d’obtenir des informations précises à propos de la destination finale du navire.
Les réservistes et les autres citoyens allemands et autrichiens furent internés le trois septembre. Le quatre, on déchargea la farine. Le cinq, trois cent quatre-vingt dix énormes lingots d’argent, d’une valeur de plus d’un million de dollars, furent saisis. La farine de maïs fut saisie le six, en même temps que six cents boîtes de conserves de viande, et aucune décision n’avait encore été prise en ce qui concernait le navire.
Enfin, les mystérieux « ordres de Paris » arrivèrent. Cinq médecins de la Croix-Rouge allemande furent ramenés sur le navire et nous appareillâmes dans la soirée du six septembre, à six heures.
Nous arrivâmes à Rotterdam dans la matinée du huit. Nos courriers avaient cinq jours de retard, et nous étions plus pauvres d’un million de dollars en argent et d’une cargaison de farine, de viande et de maïzena. Sur les quelque huit cents Allemands et Autrichiens, il n’en restait que vingt-six pour rendre compte auprès de leurs consuls en Hollande. Certains d’entre eux étaient incorporables dans l’armée. L’un d’eux était un Docteur en philosophie allemand qui, dissimulé dans un canot de sauvetage, avait vécu là pendant cinq jours, se nourrissant de biscuit de marin et d’eau. Un autre s’était caché dans un petit renfoncement dans les parois du navire et, bien qu’ayant passé quatre jours et demi sans nourriture ni eau, il ne semblait pas souffrir de l’aventure. D’autres avaient voyagé avec des passeports scandinaves, suisses ou américains, plusieurs d’entre eux étant d’authentiques citoyens américains qui voulaient servir comme volontaires en Allemagne et qui, ainsi, échappèrent aux Français.
Sept cent quarante restèrent à Brest, prisonniers de guerre.

Traduit de l’anglais par Monique Iszczuk Drévillon

Traité de l'Elysée

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